• Coeur en chocolat

    Il y avait ce sac entre mes mains. Lorsqu’il me l’a donné, j’ai souri. Je devais avoir l’air stupide, à afficher ce visage ravi, et pourtant je m’en moquais. Je savais, ou plutôt je devinais ce qu’il y avait à l’intérieur. Avec l’étiquette d’un chocolatier qui scellait le sac, il y avait peu de chances que ce dernier contienne une bouteille de shampoing.

    J’étais heureuse, oui. Et pourtant, je ne l’ai pas ouvert devant lui. Non, parce que je voulais profiter de sa présence, je voulais profiter de lui, de sa voix, de ses gestes, de son cœur et des sensations diffuses qui prenaient possession de moi lorsqu’il m’enlaçait ou m’embrassait. Je voulais profiter de lui, et ouvrir son présent aurait été gâcher nos quelques minutes à nous, seulement nous.

     
    Je ne l’ai pas ouvert dès que j’ai été seule non plus, d’ailleurs. Le sac s’est posé délicatement sur mon bureau, et y est resté quelques temps. Quelques jours, pour être précise. Je me sentais coupable de ne pas lui avoir offert mon cadeau en même temps que lui, et même s’il avait eu un petit incident dont je n’étais pas vraiment responsable, je me sentais mal à l’aise à l’idée de profiter de son présent alors qu’il ne pouvait pas en faire de même avec le mien. Et puis, je dois avouer que j’avais surtout envie de l’ouvrir quand je serais en manque de lui, et quand j’éprouverais le besoin de me rattacher à lui.

    Alors je l’ai fait aujourd’hui. J’ai ouvert le sac rouge en découpant l’étiquette, j’ai humé l’odeur du chocolat noir qui s’en dégageait, certainement celle de la boutique. Puis j’ai dégagé avec une maladresse notoire le petit paquet enrubanné. En revanche, j’ai défait le ruban assez délicatement. J’avais besoin de prendre mon temps pour découvrir tout ça. Puis j’ai retourné la boîte, l’aie observée.

    Je me suis sentie bête lorsque je me suis rendue compte qu’il y avait la liste des ingrédients au dessous. J’ai lu les premières lignes, un peu stupidement. J’étais dévorée par la curiosité. Puis je n’ai plus tenu, et j’ai ouvert la boîte. J’ai alors retenu une exclamation de surprise. Je m’attendais à plusieurs petits chocolats, comme ces chocolats qu’on croque et qu’on laisse fondre sur la langue en savourant leur goût et leur texture onctueuse. Je m’attendais à un mélange de saveurs, à quelques bribes d’amour qu’on aurait déposé dans une boîte. Un peu comme un amour qu’on ne dompte pas, un amour violent, mais aussi un amour hésitant. Je ne sais pas, je ne sais plus, il me semble me perdre dans mes idées.

    Pour moi, lui offrir du chocolat acheté en magasin n’était pas envisageable. J’aurais eu l’impression d’être comme tous ces gens sans originalité qui achètent du chocolat avant de l’offrir avec un pitoyable « Je t’aime » même pas pensé. J’aurais eu l’impression de lui paraître banale et de ne pas avoir fait d’efforts. J’aurais eu l’impression de ne pas lui offrir de présent personnel, de lui offrir un amour qu’on offre à n’importe qui, comme ces morceaux d’amour qu’on jette dans une boîte emballée et pesée, cet amour qu’on achète presque.

    Alors je lui ai fait du chocolat. Ou plutôt, j’ai moulé moi même du chocolat pâtissier. Malgré l’incident, ils doivent avoir une forme de lego. J’espère que ça lui plaira, il a un côté joueur et enfantin parfois que je lui apprécie. Mais c’est ce que j’ai l’impression d’être, avec lui. Une gamine, ou plutôt la gamine que je n’ai plus vraiment le droit d’être parce qu’on me force à grandir. Et en même temps, avec lui je me sens femme. Je ne comprends pas, mais je crois qu’il n’y a rien à comprendre.

    Mais quand j’ai ouvert cette boite, ce n’étaient pas des fragments d’amour, c’était un cœur. Un cœur rouge. C’est la couleur qui m’a frappée d’abord. Du rouge, c’était loin d’être naturel, et je me suis promise de vérifier plus clairement dans la liste des ingrédients à quoi était due cette teinte. Puis j’ai compris l’unicité de la chose. Ce n’étaient pas des bribes, c’était un cœur. C’était son cœur. Je ne sais pas s’il l’a fait exprès, s’il a pensé à ça ou non. Mais moi, je pense à ce cœur qu’il m’a offert. Ce n’étaient pas des bouts d’amour, c’était son cœur. Et cette impression me touchait.

    Et là où j’aurais pu croire que c’était un amoureux banal qui offre du chocolat pour faire plaisir à son amoureuse qu’il aime passablement, c’était bien quelqu’un qui avait acheté ça pour me faire plaisir, mais qui y a peut-être pris plaisir lui aussi. Oh, comme il avait l’air fier de lui lorsqu’il m’a montré son sac, un vrai gamin. Et ce souvenir me rend d’autant plus heureuse. Mais j’avais l’impression qu’en me donnant un cœur, et pas des miettes de chocolat, il devenait bien plus original, et bien plus aimant que les autres. Et il m’importait peu qu’il l’ai acheté, ou qu’il l’ai payé cher, à dire vrai, je me préoccupais seulement du fait qu’il m’aimait suffisamment pour penser à moi ainsi.

    Je ne me suis pas sentie le courage de manger tout ce cœur. Déjà parce que c’était gros, et que je n’avais plus faim car je venais de dîner, et ensuite parce que j’avais l’impression de manger son cœur, même s’il n’avait peut-être même pas pensé que c’était le sien qu’il me donnait mais juste un bout de chocolat. Alors j’ai refermé doucement la boîte, et j’ai remis le ruban.

    Puis j’ai observé la liste des ingrédients, et ai constaté que le colorant rouge était accompagné d’un message avertissant qu’il excitait les enfants. Après une petite recherche sur internet, il s’avère que c’est un colorant azoïque interdit dans plusieurs états et qu’il est passablement dangereux. Mais que serait l’amour sans une dose de risques ? Maintenant, il faut surtout que je me retienne de lui en faire la réflexion la prochaine fois que je le verrais pour le taquiner, auquel cas je risquerais d’éclater de rire sans le vouloir.


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