• Je suis une femme.

    Je n’ai jamais été agressée sexuellement. On ne m’a jamais prise pour une prostituée sur le bord de la route. Je n’ai jamais subi de harcèlement sexuel. On ne m’a jamais violée.

    On pourrait dire que je n’ai rien vécu. On pourrait dire que j’ai tort de me plaindre là où tant d’autres souffrent bien plus. On pourrait dire qu’avant, les femmes vivaient bien pire. Mais ce serait stupide que d’écouter de telles absurdités. Si personne ne parle, on ne pourra jamais faire avancer les choses. Il faut démanteler la norme par à coups. Autrement, nous ne parviendrons jamais à faire s’effondrer l’édifice si nous frappons tout en haut.


    La norme, oui. Aujourd’hui, la norme est d’embrasser de force ou de claquer les fesses des femmes, la norme est de traiter une femme de traînée si elle s’habille sans honte et sans crainte ou si elle est libre sexuellement, la norme est de décrire les femmes comme plus faibles ou inférieures.

    Je ne me crois pas faible d’esprit. Au contraire, il en faut de la force pour vous affronter chaque jour, pour ne rien relever ou pour se battre ouvertement, contre vous. Vous imaginez seulement ? Pas d’humour, vraiment ? Je crois que vous ne comprenez pas, non.

    Je suis une femme. Ça ne fait pas de moi quelqu’un qui n’aura aucune chance de réussir dans la vie. Et pourtant dès l’enfance, on nous apprend que nous devons être sages, gentilles, douces, là où les garçons jouent au foot lorsque nous jouons à la maman près d’un banc. L’objectif de nos vies, si on vous écoutait. Au risque de vous décevoir, vous avez tout faux, messieurs. Nous n’avons pas toutes envie d’avoir des enfants dès nos dix-huit ans, non. Nous avons envie de vivre. Nous avons envie d’être heureuses. C’est fou comme les objectifs humains restent les mêmes, peu importe les genres.

    Mais on nous apprend que notre place sera dans l’ombre, en arrière, en dessous, et que si nous parvenons à briller nous essuierons les pires insanités et les pires injures. Parce qu’on ne verra pas une femme pour ses capacités. On verra une femme pour ses formes, sa beauté, ou on craindra qu’elle ne tombe enceinte trop tôt.

    Je suis une femme. Ça ne fait pas de moi une personne plus faible qu’un homme. Et pourtant, on m’a vite fait comprendre que le sport n’était pas pour moi. C’est ironique, pas vrai ? Vous riez lorsque nous voulons jouer au foot, gamines, puis vous voulez des femmes musclées et fines lorsque vous devenez adultes. Ou alors, vous désirez des femmes plus faibles, moins résistantes, parce que c’est mignon.

    Mais ce n’est pas mignon, messieurs. C’est juste le résultat de vos exigences. Je suis une femme, je suis faible physiquement. Et ça, je n’ai pas besoin d’être scientifique pour le démontrer. Je sais bien que ma morphologie ne m’aide pas, mais je suis incapable d’ouvrir un pot de confiture, je suis incapable de couvrir une longue distance en courant, je suis incapable de ne pas craindre de me déplacer seule dans la rue le soir.  On me choisissait toujours en dernière pour les équipes de sport, je n’ai jamais sauvé le mannequin à la piscine. Et vous savez pourquoi ?

    Quelque part, je suis très maigre, ce qui ne m’aide pas pour réaliser des exploits sportifs. Et puis il y a le manque de confiance. Jugée dès mon plus jeune âge parce que j’étais une fille, et qu’il était donc évident que j’étais nulle en sport. Puis les complexes d’apparence. Mais la beauté, messieurs, ce n’est pas nous qui en sommes responsables. C’est vous qui décidez des normes, et nous nous contentons de suivre vos exigences, vos exigences toujours plus grandes, jusqu’à nous conformer à un seul corps, une beauté unique. Je ne corresponds pas à vos exigences, et ça, je n’ai pas besoin de preuves pour m’en rendre compte.

    D’abord, il y a vos remarques, vos critiques, vos regards. Enfant, j’étais trop maigre, trop pâle pour vous plaire. Maintenant, je suis moins maigre, je prends des couleurs parfois, mais je n’ai pas de formes. Pas de poitrine plantureuse, pas de fesses qu’on regarde. Et pourtant, ce sont vos regards que je crains. Ce sont vos remarques lubriques, vos sifflements, que vous vous retourniez sur moi. Alors je porte des pulls difformes, larges, et longs. Je cache ma poitrine et mes fesses, je m’enrobe de foulards. J’essaye de paraître moins menue, j’essaye de me soustraire à vos regards. Parce qu’ils n’ont rien d’admiratifs, ils sont juste négatifs, cruels parfois. Je ne corresponds pas aux normes de beauté que vous contrôlez. J’ai des cheveux châtains là où vous désirez des blondes et des brunes. Mes yeux ne sont pas bleus, ils sont marrons. Ma peau n’est pas dorée, elle est blanche, blafarde en hiver, couverte de taches de rousseur en été. Je n’ai pas de poitrine ou de seins attrayants, non je n’ai pas de formes là où il faut, messieurs. Je n’ai pas de gras au ventre ou aux jambes si vous voulez savoir. Mais je n’ai pas de formes non plus là où votre regard se pose. Je n’ai rien d’attractif selon vous.

    Et le pire, c’est que ça devrait m’inquiéter, je devrais chercher à changer pour vous. Et pourtant, je n’en ai rien à faire. Je me cache dans mes pulls, je cherche juste à fuir les regards. Je ne me maquille pas comme vous aimez que les femmes le fassent, je ne m’essaie pas aux coiffures compliquées. Et pourtant, j’ai tout de même peur de vos regards. Alors mes shorts, je les réserve pour la plage, pas pour le lycée. Tous comme mes robes courtes et mes décolletés plongeants, que j’adore. Je me sentirais tellement mal si vous posiez le regard dessus, et si vous me détailliez comme une femme.

    Mais je suis une femme. Je suis une femme. Ce sont vos normes qui nous détruisent, c’est pour vous que l’on s’habille bien ou que l’on se maquille. C’est pour vous, tout ça. Tout le monde essaye de se conformer à vos désirs, et vous êtes toujours aussi difficiles. Pourtant, est-ce qu’on aime quelqu’un pour la teinte de ses cheveux ? On aime quelqu’un pour son sourire, pour son bonheur, pour sa conversation, pour ce qu’il y a à l’intérieur de lui. Tout comme on n’aime pas quelqu’un pour son genre, on aime une personne, pas son corps.

    Je suis une femme. Je ne suis pas plus pure qu’un autre. Et pourtant, on nous juge lorsque nous mettons en avance nos formes, lorsque nous faisons des allusions, lorsque nous avons eu de nombreux partenaires au cours de nos vies. Vous êtes des hommes. Si l’un d’entre vous chasse beaucoup de femelles, ce sera un Don Juan. Nous, nous serons des salopes. Mais qui êtes-vous pour juger une femme ? Non, qu’êtes-vous ? Il me semble que nous sommes légalement libres de nos corps, de nos pensées, de nos actes. Et pourtant… Voilà pourquoi je fuis vos regards.

    Mais messieurs, rassurez vous, vous n’êtes pas les seuls à juger les femmes en fonction de leur habillement ou de leurs habitudes sexuelles. Le womenshaming, vous connaissez ? Et dire que là où nous devrions être soudées contre la discrimination, les femmes sont tellement divisées… Et nous avons tellement peur d’être jugées à notre tour que nous préférons nous critiquer entre nous, plutôt que de nous soutenir. Vous nous formatez pour qu’au final nous adoptions votre mode de pensée, que nous jugions les autres femmes. Et nous avons tellement peur de ne pas vous convenir, d’être à notre tour pointées du doigt.

    Je suis une femme. Mais je ne suis pas plus vulnérable qu’un homme. Et pourtant, je ne peux pas prendre le métro seule, ou rentrer de nuit sans me sentir mal à l’aise. Surtout s’il y a un autre homme dans la rame, et si j’entends des pas qui se calquent sur les miens, derrière moi. Et pourtant, j’aurais trop peur pour bouger ou pour me retourner. Je n’ai jamais été violée au détour d’une ruelle. Mais ma grand-mère a été agressée dans la rue, et ça m’a marquée. C’est toujours le genre de situations qui n’arrivent qu’aux autres, qui ne nous concernent pas, jusqu’au jour où elles nous approchent de trop près, et là on craint pour ses proches et pour soi. Je n’ai jamais été harcelée sexuellement, mais j’ai déjà subi les approches d’un homme dans le RER.

    Il ne m’a pas violée. Mais inutile de me dire, messieurs, que je n’ai pas à me plaindre puisqu’il ne m’est rien arrivé. La peur, vous connaissez ? Vous connaissez ce sentiment qui vous prend à la gorge lorsqu’un inconnu vous salue avant de vous dire que vous êtes belle ? Et c’est ça qui est stupide. Là, il ne s’était rien passé ou presque. Ce n’était qu’un compliment, et pourtant j’en étais mal à l’aise. Que me voulait-il ? Puis il m’a demandé mon numéro. Lourdement. Je me suis énervée au bout de quelques minutes, mais rien n’y a fait.

    C’est là que j’ai commencé à désespérer. Lorsqu’un homme ne comprend pas que non ne veut pas dire oui, on peut s’attendre au pire. En jetant un regard autour de moi, j’ai vite compris que personne ne m’aiderait. J’ai eu peur. Au final, il ne m’a rien fait, et il m’a laissée lorsque je suis descendue du train. Et pourtant, vous n’imaginez pas à quel point j’ai eu peur. Les histoires de viol, ne sont pas que des racontars, messieurs. Et j’aurais pu très bien tomber sur un individu plus lourd qui m’aurait mis la main aux fesses, ou qui m’aurait frappée, embrassée de force.

    Ça vous semble ridicule. Ce n’est peut-être presque rien pour vous, après tout. Il faut prendre ça pour une blague, ce n’est que de l’humour. Bien sûr.

    Foutez vous bien ça dans le crâne, vos agressions, vos critiques, votre sexisme, ce n’est pas une blague. Et même si c’en était une, ça n’a rien de drôle. Vous me répugnez, à vous jouer de nous, à rire de nos malheurs. Vous savez qu’en moyenne, 200 femmes sont violées chaque jour en France ? Vous imaginez qu’à chaque fois que nous nous déplaçons seules, nous courrons le risque d’être l’une d’elles ? Vous imaginez, seulement ?!

    Mais tout ça, ça vous passe complètement par dessus la tête, pas vrai ? Vous êtes bien contents de pouvoir nous sortir que si nous sommes moins payées, c’est que nous sommes des incapables ? Bien contents de pouvoir siffler une fille dans la rue sans rien craindre ? Et cette fille, dans sa tête tout se bouscule. Vous appelez ça de la paranoïa, j’appelle ça l’habitude. Ouais, c’est devenu tellement courant de se faire emmerder à propos de son genre. Tous les jours au lycée, malgré mes vêtements qui me mettent peu en valeur, je subis des remarques, de la part de mes camarades de classe, mais aussi d’un de mes professeurs qui ne risque rien, puisqu’il est prof ! Mais lorsque vous sifflez une fille, elle, elle se demande si elle court le risque d’être poursuivie par un gros lourd qui l’insultera si elle ne cède pas à ses pitoyables avances. Elle se demande aussi si elle doit se préparer à courir ou à hurler. Une main aux fesses ou sur les seins, ce n’est peut-être rien pour vous messieurs. Mais pour nous, c’est humiliant, dégradant, et ça nous terrorise. Quels risques court-on à sortir de chez-nous ? Et toujours cette angoisse de se dire qu’on aurait pu vivre pire, que l’homme dans le train aurait pu me frapper, m’embrasser de force, me montrer son entrejambe ou tenter de me violer. Et toujours cette angoisse qui nous prend à la gorge lorsqu’un homme emprunte la même trajectoire que nous sur le trottoir, lorsque nous croisons un groupe d’individus bourrés et potentiellement malintentionnés.

    Je suis une femme. Je suis peut-être plus faible physiquement, mais j’ai un mental et une maturité souvent bien supérieure aux hommes de mon âge. Parce que face à vous, il en faut du sang-froid. Face à toutes ces provocations, ces critiques, ces regards, il en faut. Je suis une femme, et on me le rappelle tous les jours. Je ne demande pas grand-chose, je demande l’égalité. Je demande le droit de circuler dans les rues sans craindre une agression et qu’on me réponde après que je n’avais qu’à ne pas me vêtir comme une femme de joie. Je demande le droit d’être considérée comme une humaine, et non pas comme un être inférieur. Je demande le droit de ne pas être jugée comme sans-humour ou trop féministe.

    Depuis quand être féministe est un problème ? Il me semble avoir encore le droit de réclamer cette égalité écrite sur le papier et dont on voit à peine la couleur. Il me semble avoir encore le droit de réclamer d’être considérée comme une humaine, comme une égale. Il me semble encore avoir le droit de réclamer d’être libre de mon corps sans qu’on me critique pour mon féminisme. Mais depuis quand être féministe est un problème ? Oh, tout le monde s’en contrefout que vous soyez sexistes et que vous riez de toutes ces injustices ! Mais quand une femme réclame le respect, tout de suite, ça critique ! Je suis une femme et féministe, est-ce un problème ? Il me semble que ce sont les sexistes qui nous font régresser qui sont un problème, pas ceux qui essayent de faire avancer la situation pour qu’on puisse enfin vivre sur un pied d’égalité.

    Mais vous n’imaginez pas à quel point c’est oppressant d’être une femme de nos jours. Vous n’imaginez même pas le nombre de vies brisées par ces tabous et ces normes. Vous n’imaginez même pas tous ces complexes, ces peurs, ces questions causées par vos exigences, vos goûts, vos remarques. Vous n’imaginez même pas à quel point une femme peut souffrir de tout cela, et encore plus une adolescente qui commence à peine à apprendre à vivre en tant que femme. Mais nous réclamons l’égalité, le droit de vivre enfin en tant que frères et sœurs, en tant qu’humains.

    Je voudrais avoir le droit d’être une femme engagée sans qu’on me critique pour mon manque d’humour. Parce que non, ce n’est pas drôle et ça n’a rien de drôle. Je voudrais avoir le droit de vivre sans être jugée pour mes pensées, mes vêtements, mon corps. Je voudrais avoir le droit de vivre en tant que femme, tout simplement.

    Mais messieurs, ne pourrait-on pas tout simplement vivre en tant qu’humains, sans confrontations entre nos genres, sans haine, sans souffrance, sans peur des regards ? Ne pourrait-on pas tout simplement vivre en tant qu’humains ?


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