• La pièce au miroir

    Quand je suis entrée dans la pièce, je me suis tout de suite sentie mal à l’aise. Il y avait cette sensation de déjà-vu, cette impression de surveillance, comme si on avait à remplir un rôle qu’on ignore encore, comme si on avait à faire quelque chose parce que c’est écrit dans les lignes de nos mains, comme si on avait à faire une chose qu’on a déjà faite.

    J’ai déjà vu cette pièce. J’en suis persuadée. Il y a un miroir, qui recouvre un pan de mur, il y a une coupelle qui repose au sol. Et dans cette coupelle, une poignée de rubis, savamment déposés pelle-mêle, en un entrelacs sanguin des plus délicieux, en une folie salvatrice et meurtrière. Non, ces rubis semblent comme jetés là, j’ai l’impression qu’ils frétillent d’impatience, il me semble en sentir un vibrer contre ma paume lorsque je le prends et je le repose aussitôt, apeurée. Mais qu’attendent-ils ces rubis ? Ou plutôt, qu’attendent-ils de moi ?

    Mis à part ces choses étranges, il n’y a rien ici. Les murs sont vides, d’un rouge ocre et terne, comme usé par le temps. Le sol est comme métallique, à l’instar du plafond. Il n’y a même pas de porte, alors que… Je suis entrée par une porte, justement. Une porte que je n’ai même pas refermée… Ce château est fou. Complètement fou.

    Je n’aime pas cette pièce. Je la déteste. Et je suis certaine d’avoir déjà pensé ça par le passé, d’avoir déjà vécu cette situation, d’avoir déjà vu ces rubis qui semblent vivre, d’avoir déjà vu ce miroir intact, et ce qui s’y reflétait dedans, et…

    C’est là que je commence à avoir peur. En fermant les yeux, j’entends des murmures, qui proviennent du centre de la pièce, de cette coupelle de rubis, et je jurerais que ce n’est pas le récipient qui parle tout seul. Aussi, je garde fermement les yeux ouverts, pour m’éloigner de leur emprise. Mais les murmures prennent de l’ampleur, je recule, recule et recule, jusqu’à heurter le miroir. Et je m’y colle, comme si j’espérais m’y fondre, m’y cacher, y fuir.

    J’essaye, même. Mais je n’y parviens pas. Je ne parviens plus à traverser la matière. J’essaye de passer au travers du sol comme je le fais d’habitude grâce à mon pouvoir reptilien, mais il n’en est rien, et les murmures augmentent. Je suis coincée ici. Prise au piège. Et les rubis attendent, les rubis s’impatientent, et je déteste cette sensation d’impuissance. Qu’attend-t-on de moi ? Mieux, est-ce que ce qu’on attend de moi me plaira ?

    Le murmure est trop indistinct, et je sens les battements de mon cœur s’accélérer. Mais qu’est-ce que cette sensation ? L’adrénaline ? Pourquoi aurais-je peur d’une simple pièce sans danger, juste à cause d’un déjà-vu ?

    La surface du miroir devient brusquement brûlante, et je m’en décolle prestement, avant de me retourner et de l’observer. Mais ce n’est pas un miroir que je vois. C’est moi. Et je comprends soudainement ce malaise, cette peur qui a pris possession de moi. En face, c’est toujours cette femme aux yeux marrons et à la tignasse châtain rassemblée en tresse à la va-vite. C’est toujours cette femme aux vêtements noirs et moulants pour se fondre dans la masse et disparaître. Mais c’est maintenant une femme, une vraie femme.

    J’ai déjà vécu cette situation. J’ai déjà ressenti le même vague à l’âme en m’observant dans la glace. J’ai déjà subi cette sensation, il y a trois ans, quelques jours après avoir poussé la porte du Cathedhrall. Et je me souviens encore de ces émotions déferlantes qui m’avaient prise à la gorge. Et je me souviens maintenant du dégoût que m’inspirait mon reflet, cette gamine apeurée qui n’avait jamais eu vraiment le droit d’être enfant. Et je me souviens toujours de ce que j’ai fait lorsque j’ai détourné les yeux de la glace.

    Ma vision m’inspire une sensation déplaisante, suis-je vraiment ainsi ? J’ai changé, c’est vrai. Maintenant j’ai des formes, des bottes, un bonnet et des joues rougies par les larmes. Maintenant, j’ai grandi. Maintenant, j’ai basculé du mauvais côté. J’ai sauvé une enfant. Est-ce que ça fait de moi un monstre ? Mais j’ai choisi l’amour au lieu de la haine, j’ai choisi le courage au lieu de la lâcheté, j’ai choisi la vie au lieu de la mort, j’ai choisi le sacrifice au lieu de la honte. J’ai sauvé une gamine en m’offrant moi même au Château. Suis-je si méprisable ? Et je vois dans mon reflet, dans mon regard que non, moi je ne le pense pas. Mais que le regard des Aventuriers, de ceux qui n’ont jamais eu à faire un choix aussi cruel et qui se contentent de se battre sans réfléchir, me blesse. Dîtes-moi, suis-je si méprisable ?

    Et j’entends les rubis qui me racontent mon histoire. J’entends les rubis qui me racontent mon enfance, qui me racontent mon frère Tamaïs et mon mentor, qui me racontent l’apprentissage et le chemin jusqu’au château, qui me racontent la traque et la torture, qui me racontent Néo et le bras droit du Seigneur, qui me racontent l’Ordre et la souffrance, qui me racontent Yelahiah et mon père. J’entends les rubis, et je me vois pleurer face au miroir. Je vois ces larmes qui glissent le long de mes joues, comme de l’eau de pluie au goût de sel, comme du sang au goût amer. Et je me déteste. Quelle faiblesse ! Suis-je si méprisable ? Dîtes-moi !

    Je me rappelle d’il y a trois ans. Je me rappelle de ces murs de miroir, de ce sol de rubis. L’histoire semble faite pour se répéter, oh oui. Mais cette fois-ci, il n’y a que quelques rubis. Et il n’y a qu’un miroir. Le miroir de mon passé. Le reflet de ma vie. La glace de mes souvenirs. Mais ce n’est pas moi. C’est mon ombre, ce qui me retient en arrière, les cauchemars sous mon lit. Ce n’est pas moi.

    Je saisis quelques pierres aux reflets rougeâtres au creux de ma main. Un regard hésitant vers le miroir, puis je me décide. Les rubis tombent. Sept ans de malheur.


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