• Ma Yela'

    Elle était là, devant moi, à quelques pas seulement. Elle me tournait le dos, regardant un mur sans le voir, égarée. Elle semblait perdue, effectivement. Perdue entre ces quatre murs qui la retenaient prisonnière. Un soupir las lui échappa, ses épaules s’affaissèrent.

    Je fermai les yeux. Je la sentais, oui, je la sentais toute cette souffrance, cette lassitude qui chaque jour nous faisait tomber un peu plus. Je le sentais, ce désespoir, ce tourment qui après être resté caché au fond de nos poitrines toute une journée ne tarderait pas à s’échapper en de longs hurlements de rage et de douleur. Je les sentais, ces sanglots retenus trop longtemps, ces gémissements de peur qui ne tarderaient pas à éclater.

     Alors j’ai ouvert les yeux. Devant moi, je voyais toujours cette magnifique créature dont la respiration silencieuse était devenue rauque et irrégulière. Je redécouvrais encore cette femme aux mèches blondes éparses qui avaient dansé avec le vent tout le jour durant avant de retomber tristement sur ses épaules et sur son visage bientôt ravagé par les larmes. J’observais cette ange au regard que je devinais voilé de douleur, d’amour et d’incertitude.

    Et la savoir dans un tel état me déchirait le cœur. Je me suis avancée d’un pas, puis d’un autre, telle une ombre silencieuse. Et mes mains se posèrent sur ses hanches, ma bouche sur sa nuque. Elle sursauta un bref instant avant de s’apaiser. Je la sentis frissonner au contact de mes caresses sur son corps, de mes lèvres sur sa peau. D’un geste sûr, je la ramenai contre moi.

    De nous deux, j’ai toujours été celle qui paraissais la plus sûre d’elle. Alors quand je voyais ma Yela’ dans un tel état, j’endossais à chaque fois le rôle de la femme forte et protectrice, je prenais sur moi et l’aidais de mon mieux. Mon comportement parvenait toujours à la rassurer, j’essayais de la rendre heureuse, j’y parvenais certainement. Du moins, elle me l’assurait de sa voix tendre et douce, après que j’ai calmé ses tourments. Ma Yela’ était fragile, j’étais forte. C’était à moi de la maintenir hors du gouffre sans fond du désespoir. Car je savais bien qu’en sortir serait difficile, voire impossible. Et pour moi à dire vrai, les mots amoureux, les caresses et les sourires que me prodiguaient mon ange me suffisaient amplement.

    Alors je l’ai serrée dans mes bras, et l’ai laissée pleurer jusqu’à ce qu’elle n’ait plus assez de larmes pour laisser toute sa peine s’exprimer. Là, l’épuisement a eu raison d’elle, et ses jambes ont cessé de la soutenir, la laissant s’écrouler contre moi. Je l’ai soutenu comme je l’ai pu jusqu’à notre couche où je l’ai étendue.

    Dieu qu’elle était fragile. Et Dieu qu’elle était belle… Je la serrai un peu plus dans mes bras, et la laissai se lover contre moi. Je sentais son souffle chaud s’échouer sur ma gorge, je touchais sa main du bout du doigt. Elle leva ses yeux sur moi, m’offrit un sourire triste. Et je la caressais du regard, la goûtais des yeux. Cette femme était une drogue, cette femme était ma drogue. Et je me sentais devenir dépendante de cette ange un peu plus chaque jour.

    Je la contemplais, je regardais ce petit bout de femme contre moi. Ces cheveux blonds lâchés librement qui lui donnaient un air égaré, cette peau douce et chaude que je devinais sucrée sous mes baisers, cette odeur de pêche et de fraîcheur qui me donnait l’illusion de respirer l’Amour, ces yeux roses, d’un rose amoureux, tendre et sensuel ; tout en elle me grisait.

    Et je l’embrassais là où mes lèvres parvenaient à l’effleurer, la couvrant de baisers possessifs et amoureux, la faisant soupirer d’extase. Je continuais, autant pour elle que pour moi, car j’avais besoin de la posséder, juste quelques instants, juste une poignée de secondes. Ou plutôt, J’avais besoin de me livrer complètement à elle, de m’offrir, de me sentir possédée par cette femme dont l’emprise me déchirait. Oui, j’aimais cette femme, cette femme qui en s’offrant à moi, en se laissant enlacer, m’enfermait dans une prison d’amour qui me semblait comme des plus délicieuses. Je l’aimais.

    Mais Yelahiah m’embrassa tendrement de ses lèvres douces, ramenant mon attention sur elle. Je humais les effluves de son parfum discret, mais qui n’en restait pas moins entêtant, avant de lui murmurer enfin les quelques mots doux qui l’apaiseraient. Car mon ange était épuisée et fragilisée à cause de ce qu’elle endurait, de ce que nous endurions chaque jour au dehors. Mais cet endroit était notre havre de paix et d’amour, et notre journée éreintante s’achevait enfin.

    Elle sourit, et son sourire enflamma mon cœur. Je me sentais brûler d’amour pour elle, il me semblait la voir réchauffer mon âme. Son sourire était triste, cependant. C’était son sourire du soir. Non pas qu’il était moins beau, il restait magnifique en toutes circonstances. Mais ma Yela’ était épuisée, souffrante chaque nuit. Et je sentais, même si elle ne disait rien et se contentait de se laisser bercer par mes chuchotements rassurants, qu’elle n’avait tout simplement même plus assez de force pour étirer ses lèvres en un sourire joyeux. Et mon ange savait bien que mentir nous était inutile. Après tout, je l’aimais et elle m’aimait. A quoi dissimuler la vérité pouvait donc servir, si ce n’était à nous faire souffrir ? Non, Yelahiah ne me mentait pas. Et c’est pour cela que son sourire teinté de souffrance n’était jamais camouflé, non jamais. C’était son sourire du soir, et la savoir rassurée et blottie au creux de mes bras me suffisait.

    Je la voyais s’endormir contre moi, je sentais son cœur battre plus lentement, plus doucement, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un petit bruit sourd et régulier. Alors ses paupières se fermèrent, je l’embrassai du bout des lèvres. Mon ange souriait toujours. Et la perspective de la voir demain me dire bonjour avec son sourire du matin m’emplissait de bonheur. Pourtant, je savais bien que ce cycle nous détruisait lentement. Car son sourire heureux du matin disparaissait vite dès que nous nous éloignions pour subir notre journée, avant d’être remplacé par son sourire du soir. Mais ses sourires, je les aimais, peu importait qu’ils soient tristes ou joyeux. Non, ce dont j’avais peur, c’était qu’un jour plus aucun sourire ne fleurisse sur ses lèvres.


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